SNUipp-FSU Aveyron
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Bienvenue en 1967 !
mardi, 15 mai 2007
/ SNUipp 12
Un texte de Philippe Mérieu publié à la suite de l’élection présidentielle. Si nous ne partageons pas tout ce qu’il avance ici, c’est un texte qui nous paraît utile à la réflexion.

Il y a quarante ans aujourd’hui, la scolarité obligatoire à 16 ans n’est pas encore mise en place… La loi sur la contraception n’est pas votée… L’ANPE n’est pas créée… Le service militaire dure 12 mois… La télévision est « la voix de la France »… Le naufrage du Torrey Canyon prend de court toute la planète… Roger Frey, qui a réprimé dans le sang la manifestation des Algériens de 1961 [1] et organisé l’enlèvement de Ben Barka, est ministre de la Justice… Les établissements scolaires ne sont pas mixtes… Jean Royer, maire de Tours, part en chasse contre la pornographie, les préservatifs et les minijupes… Nul ne saurait contester impunément l’autorité des « pères sévères » !

Étrangement, jusqu’au dernier moment, je n’ai pas réussi à y croire vraiment. Je le savais, mais je ne le croyais pas. En réalité, la victoire de Nicolas Sarkozy était, ces derniers jours, devenue inévitable… mais elle restait, en même temps, invraisemblable. Son arrivée à l’Élysée me paraissait, à la fois, évidente et impossible.

Elle était évidente, car, de jour en jour, il réussissait à attirer à lui une frange de plus en plus grande de l’opinion publique en jouant simultanément sur des registres contradictoires : besoin d’autorité et de liberté, valeur du travail et éloge de la solidarité, apologie des gagnants et compassion pour les perdants, défense de la morale et culte de la compétition, volonté d’assumer l’héritage d’institutions épuisées et d’incarner la rupture… Et l’on peut comprendre que beaucoup de Français aient été séduits : il est bien difficile de choisir entre des intérêts contradictoires et l’on préfère toujours avoir le beurre et l’argent du beurre : préserver la planète et ne pas se priver de la moindre dépense d’énergie… faire régner l’ordre public sans remettre en cause la répartition des richesses… s’occuper plus des vieux, des pauvres et des exclus en donnant moins d’argent pour cela à travers ses impôts… renforcer les services publics et supprimer des fonctionnaires… envoyer les enfants à l’usine quand ils ne réussissent pas en classe, mais à condition que ce soit les enfants des autres… pouvoir tranquillement déclarer que « quand même les Arabes ne sont pas vraiment comme nous », tout en expliquant que l’épicier arabe du quartier, lui, est un type formidable !… Bien sûr, ce serait vraiment bien si l’on pouvait tout avoir, la même chose et son contraire. Alors, pourquoi ne pas voter pour celui qui, justement, dit avoir trouvé la solution, celui qui – enfin ! – a compris, tout à la fois, les aspirations du peuple, le sens de l’histoire, les principes de l’économie planétaire et la bonne méthode de gouvernement ?

Et voilà, justement, ce qui rendait, à mes yeux, la victoire de Nicolas Sarkozy impossible dans notre démocratie : le fantasme de la toute-puissance est incompatible avec la prise au sérieux des principes qui nous fondent et que nous tentons de mettre en oeuvre, à travers les soubresauts de notre histoire. Nous avons grandi… y compris à travers Mai 68 qui fut un formidable sursaut pour tenter de faire sauter la chape de plomb qui s’abattait alors sur la société française. Nous sommes devenus un peuple capable de mettre à distance la tentation monarchique, y compris quand nous réagissons un peu brutalement contre des mesures comme le CPE qu’on veut nous imposer « pour notre bien ». Nous avons gagné, souvent difficilement, le droit au respect des opinions et des personnes dans leur diversité. Nous avons réussi à mettre en place des institutions capables de contrecarrer les velléités régressives et répressives de tous ceux qui se prétendent l’incarnation du bien commun et disent détenir la vérité à notre place. Nous sommes parvenus à écarter du pouvoir les clercs des religions traditionnelles… Mettre au pouvoir un « magicien », détenant autant de pouvoir dans le monde des affaires et des médias était impensable. Mais c’était sans compter, justement, sur les médias et leur formidable capacité à tout formater… Et, justement, cette élection présidentielle restera celle du triomphe d’un nouveau Clausewitz : « la politique, c’est la continuation des talk show par d’autres moyens ». Sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, on y a réduit les débats d’idées à des surenchères de petites phrases. On y a pratiqué le télé-achat sans le moindre scrupule. On y a vendu des potions magiques et des recettes miracles à bas prix à chaque instant…

Face à cette déferlante, Ségolène Royal fut vaillante : elle s’est bien battue et je ne lui ai pas, pour ma part, ménagé mon soutien… Elle engagea une démarche de concertation approfondie dans le pays et tenta d’avancer l’idée de démocratie participative… Certes, ses propositions dans ce domaine ne furent pas toujours très lisibles et on les entendit moins en fin de campagne. Mais elle défendit, en revanche, jusqu’au bout, la nécessité du dialogue avec les partenaires sociaux… au risque d’apparaître manquer de fermeté à côté de celui qui disait avoir d’avance la solution à tous les problèmes. En matière de projet éducatif citoyen, la gauche – qui avait complètement abandonné ce domaine depuis 2002 – tenta un peu de se rattraper, en particulier dans le cadre des débats locaux où furent associés les parents, les enseignants, les élus et les mouvements d’éducation populaire : de belles perspectives furent tracées. Mais, malgré cela, le Parti socialiste n’a pas vraiment réussi à faire entendre une parole claire au plan national : le ralliement de Jean-Pierre Chevènement - qu’on sait proche idéologiquement des positions anti-pédagogiques d’un Sarkozy ou d’un de Robien - brouilla les cartes. La rhétorique du « soutien scolaire gratuit » fit un peu oublier qu’il vaut mieux ne pas produire d’échec plutôt que de tenter d’y remédier ensuite… et que, pour cela, toutes les pratiques ne se valent pas. La focalisation sur la transmission fit passer au second plan l’idée, pourtant fondamentalement républicaine, que l’éducation doit être aussi émancipation… et que, pour cela, « l’école active » - avec la méthode expérimentale, la recherche documentaire et la démarche créative - vaut mieux que « l’école assise ». La peur de paraître laxiste paralysa toute véritable réflexion sur une nécessaire relance politique de la prévention. La volonté de ne pas déplaire aux anti-pédagogues - sans voir à quel point ils étaient profondément enracinés dans la pensée de droite - nous fit, une nouvelle fois, rater l’occasion d’ouvrir un vrai débat éducatif approfondi et constructif, y compris avec les parents…

Évidemment, je n’ai pas la naïveté de penser qu’un engagement plus « pédagogique » de la gauche aurait pu changer le résultat des élections. Mais je crains que le peu d’avancées dans ce domaine ne nous paralyse dans les mois et les années qui viennent. Je crains que nous ne soyons pas vraiment armés pour résister à la remise au pas qui se profile. Je crains que de nouvelles attaques contre « le pédagogisme » et de nouveaux retours aux « bonnes vieilles méthodes » nous laissent sans voix, tétanisés, incapables de réaction. Je crains qu’ainsi l’École de la République – qui est aussi celle de la formation à la démocratie – soit caporalisée du haut jusqu’en bas. Je crains que nous ne fassions l’impasse, au moment où nous en avons plus que jamais besoin, sur la nécessaire formation à la démocratie…

Alors prendrait fin un chemin, pourtant à peine ébauché. Le chemin vers une démocratie majeure qui ne se paye pas de mots, sait que les décisions collectives sont des choix difficiles qui requièrent un long et minutieux travail de construction collective… Car la démocratie n’est jamais complètement acquise : c’est un édifice infiniment fragile. Tout le monde se réjouit aujourd’hui du taux de participation au scrutin du 6 mai. Moi aussi. À condition qu’il ne signifie pas l’abandon de notre sort entre les mains d’un nouveau thaumaturge. À conditions que cela ne soit pas le signe d’un renoncement collectif à ce qui, justement, rend possible la démocratie : l’éducation et l’accès de tous aux fondamentaux de la citoyenneté, la volonté de donner une place à chacun par la formation et la culture, le refus de réduire les individus à des codes-barres au nom de la sécurité, le rejet de toute forme d’exclusion et d’humiliation, l’existence d’une information pluraliste dans tous les médias. On nous explique qu’il ne faut pas s’inquiéter et que la démocratie reste à l’ordre du jour… Je repense à ce propos d’Alain qui, proféré à la veille de la deuxième guerre mondiale, ne fut pas malheureusement pas prémonitoire : « On dit que les nouvelles générations seront difficiles à gouverner. Je l’espère bien. » Espérons le, effectivement, et attelons nous à la tâche.

Philippe Meirieu

[1] secondé par Maurice Papon, alors préfet de Paris (note du SNUipp12)

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